Les Huguenots du Pays messin au Refuge à Berlin

 

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Récit d'évasion

 

                                                                           

   La famille Cuny(Cuni) (Bar-Le-Duc, Metz, Berlin)
La famille Séchehaye de Metz

 

Comment elle parvint à se réfugier en Allemagne

Récit inédit, 1690-1692 (Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, B.S.H.P.F., 1919)

http://gallica.bnf.fr/

 

 Texte complet  en allemand dans: "Wege in eine neue Heimat, Fluchtberichte von Hugenotten aus Metz"
par Jochen Desel et Walter Mogk

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Sur la fin de sa vie, Jean-Jacques Cuny(1736-1817), raconta par écrit la fuite hors du royaume de France de son grand-père Daniel Cuny(1657-1713) et l'établissement de la famille messine Séchehaye au Refuge en Brandebourg dans la ville de Magdeburg.L'auteur de ce récit, alors riche commerçant à la tête de la fabrique de savon vert "Cuny et Bonte" de Magdeburg, dédia son texte à son petit-fils encore prénommé Jean-Jacques(1796-1843), celui qui plus tard reprenait la fabrique.

 

En 1804 donc, plus de cent ans après le refuge, ce descendant des Cuny craignait que ses enfants n'oublient leurs origines françaises , pire encore  que ses petits enfants ne confondent Révocation de l'édit de Nantes et Révolution française de 1789 car cette dernière avait,  elle aussi, été suivie d'une forte émigration de nobles français mais catholiques.


[A titre d'exemple,  Adalbert von Chamisso, né en 1781au château de Boncourt-sur-Meuse, fut emmené à Berlin par ses parents fuyant la Révolution française.Comme beaucoup de nobles émigrés, les Chamisso avaient tout perdu,le jeune Adalbert fut alors pris comme page de la reine Louise épouse de Frédéric Guillaume II puis devint officier d'infanterie. ]
Cela dit, à Berlin, dans les années qui suivirent 1789, les descendants des Huguenots de la révocation n'appréciaient pas du tout qu'on les confondît avec ces nouveaux arrivés qui étaient là non pour des motifs d'ordre religieux mais pour échapper à la guillotine . Ce qui explique la démarche de Jean-Jacques Cuny.

-Revenons donc à son récit-

 

 

    

 

 

 

                                                                                 Le 12 mars 1804,

Mon cher petit fils,

     "Vous êtes le plus jeune de ma famille qui porte mon nom ; lorsque votre raison sera formée, je n’existerai peut-être plus  et distant d' au-delà de cinq quarts de siècle de la catastrophe qui a transporté notre famille dans le nord de l’Allemagne, vous ne saurez rien d'autre sinon que vos pères étaient d’origine française , que la révocation de l’édit de Nantes les a portés à quitter leur patrie. [...]

Par la généalogie à la suite de ce livre, vous verrez que votre trisaïeul  né à Nettancourt près de Bar-le-Duc, a quitté la religion catholique romaine pour embrasser celle de Calvin. Son fils Daniel Cuny établi à Bar-le-duc négociant, professant la même religion, prévoyant qu’il serait persécuté à cause d’elle, mais étant trop attaché à sa religion pour en faire l’abjuration, crut qu’il lui serait avantageux de se rendre à Francfort /Main pour y prendre quelqu’arrangement afin d’y passer avec sa famille. Pour cet effet il partit avec un de ses parents nommé Pigner que le même motif animait.

Ils se mirent en route à cheval. Le matin du troisième jour de leur départ, le temps était extrêmement mauvais, ils se résolurent de ne partir que le lendemain, mais ce retard leur fut funeste puisqu’il fit soupçonner les gens de l’hôtellerie que ces deux voyageurs pourraient bien être des religionnaires qui cherchaient à sortir du pays, ce qui était défendu sous peine des galères et confiscation des biens dont une partie était réversible aux délateurs. Ceci engagea l’hôte à les dénoncer à la Maréchaussée. On les laissa partir tranquillement ; mais à peine eurent ils fait une lieue de chemin que la maréchaussée les arrêta comme des religionnaires et les sépara sur le moment pour les interroger. Dans cet interrogatoire ils dirent que leur dessein était d’aller à Francfort pour y recueillir la succession d’un parent. Mais malheureusement , en nommant  ce parent décédé , le nom de celui-ci ne se trouva pas être le même dans les deux dépositions, ce qui était suffisant pour les trouver en défaut et par conséquent ils furent transportés à Metz et mis dans les prisons du Parlement:(Cour de Justice créée à Metz en 1633 sous Louis XIII)   

Le Parlement de Metz se mit en devoir d’instruire le procès des deux prisonniers et il était certain qu’ils seraient condamnés aux galères à perpétuité pour avoir tenté de fuir hors du royaume . Dans cette extrémité arrive la mère de votre bisaïeul:(l'inculpé, Daniel Cuny) : Esther Julien. Elle était veuve, son mari qu’elle avait converti au protestantisme étant mort avant la révocation. Une femme d’esprit et de courage qui demande à comparaître en personne , sans être assistée, par devant le Parlement. Là, elle plaide la cause des deux prisonniers, prouve aux juges que leur procédure est illégale, puisque tous deux établis et domiciliés à Bar-le-Duc, que leur procès est du ressort de l’endroit de leur domicile et que ce n’est que celui-ci qui puisse prononcer une sentence légale. Le parlement consentit à faire transporter sous bonne escorte les deux prisonniers à Bar -le -Duc pour y être livrés à la Justice du lieu. Celle-ci, munie des actes du parlement de Metz, se mit en devoir d’instruire le procès qui, après six mois, prononça la sentence que Daniel Cuny , convaincu d’avoir voulu quitter le royaume, était, suivant la loi, condamné pour le reste de ses jours aux galères, et comme tel qu’il devait être muni de l’habit des galériens . 

Cette dernière chose fut d’abord mise en exécution. Dans cette perplexité la famille désolée mit tout en mouvement pour surseoir (reporter, remettre à plus tard) la sentence. Le seul moyen d’y parvenir était de gagner l’intendant de la province : mais par quel moyen y parvenir ?Les religionnaires trop haïs de toutes les personnes en place n’avaient aucun espoir d’en être écoutés. Esther Julien, cette mère admirable, trouva un expédient qui y pourvut.

Elle alla trouver la maîtresse que l’intendant entretenait , lui offrant une bonne somme si elle pouvait  porter l’intendant à surseoir la sentence. Ceci réussit et la sentence fut sursise pour un an à condition que Daniel Cuny irait tous les jours chez le curé de la paroisse pour s’y faire instruire dans la religion catholique et que, si après ce délai il n'abujurait pas, la sentence serait exécutée.

Daniel Cuny rendu à sa famille et à ses affaires se mit en devoir d'obéir conformément au décret et se rendit chez le curé de sa paroisse pour se faire instruire des dogmes de la religion Romaine. Mais après quelques heures d’instruction, cet honnête homme(le curé) dont j’aurais désiré qu’on m’eût transmis le nom, lui dit : »Mon cher ami, je ne ferai de vous qu’un mauvais prosélyte, vous êtes trop bien instruit dans votre religion, restez-y, mais profitez du temps, faites passer votre famille en pays de liberté et quand vous pourrez suivre, dites-le moi, et combien il vous faudra de temps pour que vous ayez passé les frontières ;dès que je vous saurez en sûreté , je vous dénoncerai à la Justice. En attendant, rendez-vous tous les jours chez moi, il ne sera plus question de matière de religion entre nous, nous nous entretiendrons de choses indifférentes ».

La tolérance de ce curé est d’autant plus digne de louange puisque dans ce temps le fanatisme était monté à son comble, puisque l’ordre du jour était de persécuter à outrance tous ceux de la Religion protestante afin de les faire rentrer dans le giron de l’Eglise hors laquelle point de salut.

Le conseil du curé fut suivi par Daniel Cuny qui prit ses dispositions et sans qu’on puisse le remarquer, il convertit ses marchandises en espèces:( il vendit ses marchandises pour se faire de l'argent). Sous prétexte d’aller voir des parents dans le royaume, il fit partir sa mère, sa femme et trois fils pour Francfort/Main, ne gardant près de lui que sa fille, l’aînée de la famille .Pour pouvoir les suivre et emporter avec lui une partie de son bien, il fit faire un petit coffre de fer qui existe encore dans la famille et qui fut mis dans l’essieu de la voiture qu’il s’était fait faire. Tout ceci étant prêt, il alla chez le digne curé pour l’avertir de son départ, lui disant combien de jours il lui faudrait pour passer les frontières. Quoique les domestiques de la maison fussent tous catholiques, ils étaient attachés à leur maître, mais pour plus de sûreté, il n’était question que d’aller chercher la famille en visite chez des parents.

Le temps nécessaire pour que Daniel Cuny eût passé la frontière étant écoulé, le Curé se rendit dans son domicile et n’y trouvant que les domestiques et les marchandises qui n’avaient pu être vendues , il déclara cette fuite à la Justice, qui se rendit chez Daniel Cuny et mit les scellés sur ce qui se trouvait encore dans la maison. Toute cette maison ainsi qu’une métairie à quelques lieues de Bar le Duc , furent confisqués au profit du roi.
Quel bonheur inoui d’être tombé entre les mains d’un ecclésiastique tolérant, tandis que dans ces  temps c’était gagner le ciel en forçant les Protestants à faire abjuration. (Fin du texte en français)

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    Daniel Cuny se rendit avec sa famille en Suisse pour rester à proximité de la France et y retourner le plus vite possible dès que l'Edit de Nantes serait rétabli, espoir auquel  tous les Réfugiés se raccrochaient. Mais deux ans plus tard, ses espoirs de retour en France étant déçus, par ailleurs la Suisse étant submergée par l'afflux des réfugiés au point de ne plus pouvoir subvenir à leurs besoins les plus élémentaires, il prit la décision de partir avec les siens pour Berlin. Il y vécut plusieurs années, puisant louis d'or après louis d'or dans sa réserve personnelle sans jamais se décider à entreprendre quoi que ce soit afin de rester libre et pouvoir repartir au plus vite en France : l'espoir qur Louis XIV rappellerait les exilés le tenaillait toujours. [Voir le "Mémoire pour le rappel des Huguenots" par le maréchal de Vauban-Editions La Cause]. Il en était si convaincu qu'il déclina l'offre du roi Frédéric I (1688-1713)de lui vendre une brasserie située dans la Grand Rue à Berlin.S'il avait continué à vivre ainsi, sans rien entreprendre, ses ressources personnelles eussent été vite épuisées. Heureusement, un parent qui avait pris à bail une propriété appartenant au  comte Philippe de Brandenburg-Schwedt, le persuada d'en faire autant. Au début, il ne voulait pas se décider parce qu'il ne maîtrisait pas assez la langue allemande pour mener à bien un projet. Ce même parent résolut le problème en lui présentant un jeune homme du nom de Parguet qui pouvait lui servir d'interprète, et ce dernier le décida à louer le domaine de Wildenbruch, situé à quelques lieues de Schwedt/Oder [L'épouse du Grand Electeur, Dorothée, avait acheté en 1670 la seigneurie de Schwedt pour leur fils Philippe Guillaume de Hohenzollern]. Il y vécut 8 ans et eut le bonheur de se refaire une fortune de plus de 10.000 thalers. Las de la vie à la campagne, il se retira à Berlin, y acheta une maison dans la Ville Neuve , vécut de ses rentes et y finit ses jours avec sa femme Suzanne Thieriot. [Il mourut en 1713 et sa femme en 1719. Leur fils, Jacques, né à Berlin en 1699 avait donc perdu son père alors qu'il était encore adolescent. Il épouse Marie Girost à Magdeburg puis la messine Marie Séchehaye vers 1735.Comment celle-ci est-elle arrivée à Magdeburg?]

    A Metz, au plus fort des persécutions  contre les protestants, le futur père de Marie Séchehaye encore adolescent quitta la maison paternelle et se rendit avec ses deux frères à Berlin. Ilsavaient appris le commerce mais ne maîtrisaient pas la langue allemande, donc ils ne pouvaient se lancer dans cette branche. Mais comme beaucoup de jeunes exilés se trouvaient dans la même situation qu'eux ne pouvant rien entreprendre dans l'immédiat, et que leur nombre allait croissant, pour les inciter à rester malgré tout dans le Brandebourg et pour ne pas laisser cette jeunesse dans l'oisiveté,  le Grand Electeur Frédéric Guillaume créa deux compagnies de Grands Mousquetaires sur le modèle de celles de Louis XIV. Ces mousquetaires avaient le grade et le salaire d'un lieutenant. Les trois frères entrèrent dans ce corps d'armée. Après le décès de leurs parents et une fois la répression contre les protestants un peu moins dure, l'aîné retourna à Metz pour reprendre le commerce de son père puis il se maria. [Naissance de Marie Séchehaye le 10/6/1696 à Metz]
L
es deux cadets restèrent dans l'armée jusqu'à l'avénement au trône de Frédéric Guillaume, fils du Grand Electeur et roi en Prusse en 1701. Ce dernier congédia les Grands Mousquetaires. Le plus jeune des deux frères, Gédéon, fut muté à Magdeburg pour devenir lieutenant de garnison; en réalité il n'avait pas grand choses à faire. Donc il passait son temps à fréquenter les meilleures familles car il était courtois et agréable en société. Parmi ces familles, celle de Mr Maret chez qui il était bien accueilli. Celui-ci mourut laissant une veuve sans enfant. Gédéon Séchehaye quitta l'armée, l'épousa et reprit le commerce de sa femme. Après la mort de celle-ci, Gédéon demanda à son frère aîné resté à Metz de lui envoyer ses deux filles aînées et par la suite de venir les rejoindre avec toute la famille à Magdeburg. Voilà comment Marie alors âgée de 15 ans et sa soeur beaucoup plus jeune, sont arrivées à Magdeburg. Leurs parents ne purent en faire autant, ils tombèrent malades et décédèrent en l'espace de quinze jours. Ils laissaient deux filles et un fils. Le parlement de Metz mit en demeure les deux filles aînées qui étaient à Magdeburg de rentrer en France, mais leur oncle Gédéon s'y opposa et écrivit que ses nièces renonçaient à cette succession pour la bonne raison qu'elles seraient ses héritières.
Des trois orphelins restés à Metz, le fils mourut encore adolescent, les deux filles furent élevées dans la R.C.A.R.(religion catholique apostolique et romaine, autrement dit internées dans un couvent de la propagation de la Foi pour y être converties). L'une devint religieuse et vivait encore en 1758, l'autre épousa un capitaine du nom de Hennequin.

Voilà donc, comment  grâce au Refuge, les deux familles protestantes Cuny et Séchehaye  s'unirent par delà les frontières .
Portrait d'une huguenote au Refuge: Marie Conte née à Metz le 19/3/1658, morte à Kassel le 4/4/1762, apparentée du côté paternel aux Sechehaye.Ici, âgée de 93 ans. Musée de Bad Karlshafen. 

 

Cimetière français de Berlin

"Nous les croyions perdus mais ils dorment"

 1)Samuel CUNY né vers 1610 à Nettancourt, Meuse, France. Il mourut vers 1685 à Bar- le -Duc
Epoux de Esther Julien.Un fils: Daniel Cuny
 

 2)Daniel CUNY né le 5 Mai 1657 à Bar -le -Duc, Barrois, Meuse.Il meurt le 16/7/1713.
Marié à Suzanne Thieriot. Un fils: Jacques Cuny

 3)Jacques CUNY né le 23/02/1699 à Berlin. Il meurt le 7/9/1769 à Magdeburg.
Vers 1735, il épouse à Magdeburg  Marie Sechehaye née à Metz en 1696 .
Un fils: Jean Jacques Cuny

 4)Jean Jacques CUNY né le 8/8/1736 à Magdeburg. Il meurt le 11/6/1817 à Magdeburg.
                                                                     C'est l'auteur du récit.


 

 

 

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